Qu'est-ce que l'économie ?
I. Introduction
Ce billet est le second d’une série de quatre qui présentent différentes branches de l’économie. Il parlera d’économie politique. Si la science économique moderne recherche la neutralité des mathématiques, l’économie politique a un aspect plus politique, social, voire philosophique. Elle est également plus normative (prescriptive) que positive (descriptive). Ces caractéristiques vont par conséquent se retrouver dans le présent billet.
L’objectif de l’économie politique est d’étudier les conséquences des choix politiques que nous faisons quant à la façon dont nous produisons, répartissons et échangeons les richesses dans notre société. Dans ce billet, nous allons prendre pour exemple la question la plus importante de l’économie politique : le problème de l’allocation des ressources. Nous chercherons à répondre à la question suivante : Laquelle répartit le mieux les ressources entre une économie planifiée et une économie de marché ?
Mais que signifie « mieux » allouer les ressources ? En économie pure, on parle d’efficacité : c’est le moment où l’on ne peut plus améliorer la situation d’un individu sans dégrader celle d’un autre. Mais en économie politique, le « mieux » est éminemment subjectif. L’optimum n’est pas seulement mathématique, il est politique.
En effet, les partisans de la planification, au premier rang desquels les marxistes, dénoncent le fait que la répartition obtenue par le marché peut tout-à-fait impliquer de laisser certaines personnes dans la misère, de jeter des aliments à cause de la surproduction, et de polluer des nappes phréatiques. Ils défendent donc la planification, celle-ci permettant de s’assurer à l’avance que tout le monde aura de quoi se nourrir, en produisant juste ce qu’il faut, tout en respectant les limites du système écologique.
Ce discours est en tout cas très courant, et il faut bien dire que présenté comme ça, comment pourrait-on s’y opposer ? Dans ce billet, je propose de mettre en évidence les difficultés significatives mais méconnues que devront surmonter les planificateurs et que les économistes ont mises en évidence, ainsi que les réponses des défenseurs de l’économie de marché, au premier rang desquels les libéraux, aux critiques tout-à-fait légitimes que nous venons de faire.
II. Les trois problèmes du planificateur
Un système économique doit accomplir trois tâches :
- $\alpha$ : déterminer les besoins de la population,
- $\beta$ : organiser la production pour répondre à ces besoins,
- $\gamma$ : distribuer la production dans la population.
Pour accomplir ces tâches, il a trois défis à accomplir.
A. Le problème du calcul économique
La première difficulté a été soulevée par Ludwig Von Mises, dans son traité Le calcul économique en régime socialiste en 19201. Il y souligne que le planificateur, pour organiser la production ($\alpha$), devra prendre une infinité de décisions pour tous les détails de nos vies économiques. Chacune de ces décisions suppose une grande connaissance de la situation économique pour être résolue.
Par exemple, si le planificateur souhaite relier deux villes séparées par une montagne, faut-il mieux creuser un tunnel pour le train, ou contourner la montagne par la route ? Comment déterminer quelle option est la plus économe (en ressources comme en temps de travail) pour la société ? Comment comparer une heure de travail d’un ingénieur avec celle d’un mineur ? Comment savoir ce qui est le plus précieux entre l’acier des rails et le goudron de la route ? Est-il plus judicieux d’immobiliser un an pour ce projet un tunnelier, ou plusieurs goudronneuses pendant 6 mois ? Comment articuler chacun de ces choix avec les nombreux autres projets qui nécessitent eux-aussi ouvriers, ingénieurs, machines et ressources, tous en nombre limité ?
Sans une unité de mesure commune qui encapsule la rareté et les coûts de production, le planificateur avance à l’aveugle, incapable de savoir s’il optimise les ressources ou s’il les gaspille dans une structure inutilement coûteuse en capital humain.
Pour aller plus loin, voir ici, dont je me suis inspiré.
B. Le problème de la complexité
La seconde difficulté a été soulevée par Friedrich Hayek dans son traité L’utilisation de la connaissance dans la société en 19451 . Il insiste sur le fait que le calcul économique est d’une difficulté incommensurable.
En effet, même la production d’un simple crayon mobilise une chaîne de production d’une complexité infinie. Pour le créer il faut du bois de cèdre (abattu avec des scies dont l’acier a été forgé dans des usines complexes), du graphite (extrait à l’autre bout du monde), du caoutchouc pour la gomme et du laiton pour la virole. Il faut des cargos (qui naviguent avec du pétrole) pour transporter toutes ces matières premières. Il faut des machines qui consomment de l’électricité produite dans des centrales nucléaires) pour assembler ces matières premières en un crayon. Chaque ouvrier et ingénieur travaillant à chaque étape de ce processus a du être nourri, formé, et équipé d’un casque et de chaussures de sécurité.
On pourait continuer indéfiniment cette liste, et ensuite tout le raisonnement que nous venons de faire devra ensuite s’appliquer au casque de chacun de ces ouvriers. Puis à ses chaussures de sécurité. Aux machines d’assemblage, aux centrales nucléaires, et au moindre crayon de chaque technicien travaillant dans ces centrales, bref à chaque rouage de cette immense chaine logistique.
Ainsi, pour produire chaque bien, le planificateur doit organiser un chaîne de production d’une taille incalculable, et synchroniser ces chaînes alors qu’elles sont en interaction les unes avec les autres et que les ressources sont limitées : on ne peut que sous-estimer la difficulté du calcul économique.
Pour aller plus loin, on peut évoquer les arguments de Adam Smith et de Milton Friedman.
C. Le problème de l’identification des besoins
Hayek ajoute dans son article une nouvelle difficulté liée à la nécessité de déterminer les besoins de la population ($\gamma$). Suppons un instant que le planificateur ait les capacités de résoudre le problème du calcul économique, il se heurterait à un second mur : comment savoir comment produire si on ne sait pas quoi produire ?
Or, ceci n’est pas évident, la plupart des besoins humains sont subjectifs, personnels et surtout dynamiques. Ils changent selon une multitude de facteurs, dont la plupart sont inconnus du consommateur lui-même. Dans une économie planifiée, le citoyen ne peut pas signaler sa préférence par son achat. Par ailleurs, au moment où le plan est validé et la production lancée, le besoin a souvent déjà muté. Or, si le planificateur produit un bien dont le consommateur n’a pas besoin, on créé du gaspillage, cela même qu’on cherchait à supprimer en quittant l’économie de marché ! Et si le planificateur ne produit pas ce dont le consommateur a besoin, c’est la pénurie. Dans une économie planifiée, c’est donc le planificateur qui choisi pour vous ce dont vous avez besoin, et ce potentiellement pour la moindre transaction que nous faisons dans nos vies.
C’est d’ailleurs la même chose pour le marché du travail, c’est le planificateur qui décide qui travaille à quel poste, et il n’est pas évident qu’il puisse prendre en compte les préférences, ou les compétences. Il faut noter que dans un tel système, le travail sera obligatoire, c’est par exemple explicitement dit par Lénine.
III. Les solutions pour la planification
Certains partisans de la planification ont proposé des solutions à ces problèmes. Je propose de passer en revue deux types de solutions et qu’on peut retrouver dans cet article de Vincent K, un blogueur marxiste, ou sur le WikiRouge.
A. Le cyber-planificateur
Avant de se pencher sur les deux types de plan, il convient de noter que la plupart des partisans modernes de la planification partent du principe qu’un super-algorithme serait capable de résoudre le problème du calcul économique. L’idée serait de laisser les citoyens décider démocratiquement de ce qu’il faut produire (d’une manière que nous allons voir plus bas), avant de laisser l’algorithme effectuer le calcul économique pour planifier la production de ces biens en respectant la contrainte des ressources.
Ses partisans admettent donc bien la difficulté que pose le problème du calcul économique, car ils postulent qu’il est nécessaire mais possible, de construire ce système informatique pour le résoudre. Ils argumentent en soulignant que la puissance de calcul d’un simple smartphone moderne est suffisante pour faire tourner les algorithmes qu’ils ont théorisés, et en notant que des entreprises plus grosses que certains États, comme Walmart ou Amazon, utilisent en ce moment même de tels algorithmes pour gérer leurs chaînes logistiques.
Néanmoins, il existe deux types de critique à cette thèse. D’une part, si Amazon gère bien des flux plus gros (en valeur) que le PIB de l’URSS, sa complexité n’est pas du même ordre de grandeur : Amazon n’extrait pas du pétrole, ne forme ni enseignant ni médecin, ne construit pas de centrale nucléaire, elle se contente de mettre en lien des producteurs et des consommateurs. D’autre part Amazon bénéficie pour sa planification d’un signal-prix pour chacun des biens qu’elle gère : celui du marché (extérieur à Amazon). Amazon n’a pas besoin de calculer ex-nihilo le prix d’un casque qu’elle vend sur son site, car le casque ainsi que chacun de ses composants ont un prix connu en dehors d’Amazon.
Enfin, il existe un débat portant sur les aspects mathématique et théoriques de ces super-algorithmes. Le lecteur qui souhaiterait lire la meilleure défense à l’heure actuelle de la faisabilité d’une planification informatique pourra se référer à Cockshott & Cottrell, Vers un Cybercommunisme.
Néanmoins, des raisons de douter de la possibilité d’un tel programme informatique demeurent, même parmi les critiques de l’économie de marché. L’idée d’une cyber-planification ne fait pas consensus, mais ce serait bien trop long (et vraiment trop chiant) de développer ces aspects mathématiques. Je renvoie le lecteur intéressé à ce billet de blog et à cet article, et je tacherai d’ajouter une annexe traitant de ce problème à ce billet à moyen terme.
En quelques mots quand même pour le lecteur qui saurait à quoi ressemblent les mathématiques derrière ces algorithmes. Premièrement la linéarité du modèle simplifie trop la réalité industrielle pour ne pas poser de problèmes, on ne peut pas construire 1 usine et demi. Deuxièmement, l’algorithme doit faire une optimisation sous contrainte étant donné que les ressources sont finies. Pour cela il faut lui donner une fonction d’objectif à partir de laquelle faire les différents arbitrages. Or cette fonction d’arbitrage elle aussi est infiniment complexe, qui va la calculer ? Troisièmement, quelle place pour l’innovation dans ce modèle ? Sous le marché, si une ressource vient à manquer son prix monte et le producteur est encouragé à développer des alternatives. Dans cet algorithme, qu’est-ce qui joue ce rôle ? Qui cherchera à produire mieux avec moins (innovation incrémentale) ? Qui prendra le risque, et en assumera les conséquences, d’innover pour répondre à un besoin qui n’avait pas été satisfait jusqu’ici (innovation de rupture) ? La question n’est pas secondaire, étant donné que c’est l’innovation qui a tant amélioré les conditions de vie même du plus pauvre d’entre nous depuis des siècles.
Mais mettons à présent de côté le problème du calcul économique, et penchons nous sur les autres aspects de ces approches.
B. Le planificateur démocratique
Pour Otto Neurath, les citoyens, en plus de déterminer démocratiquement ce qu’il faut produire ($\alpha$, dans les moindres détails), décident également démocratiquement de comment répartir cette production ($\gamma$). L’algorithme se chargerait alors d’évaluer si la production demandée est bien compatible avec les ressources disponibles et leurs contraintes écologiques, déterminées également démocratiquement.
Plus concrètement, il s’agirait d’un aller-retour permanent entre l’ordinateur et l’assemblée citoyenne, à plusieurs échelles (nationale pour les grandes orientations économiques, locales pour la distribution fine), permettant en théorie d’assurer un accès garanti aux biens essentiels, en respectant les limites écologiques, et en minimisant le temps de travail nécessaire à la production.
Toutefois, en pratique cette approche a plusieurs limites, formulées également par des intellectuels marxistes.
Est-ce réaliste d’attendre des citoyens de délibérer pour chaque chose qui constituait jusqu’ici la plus petite de nos transactions ? Il faudrait, au niveau national, se mettre d’accord sur la bonne quantité de dentifrice, de crème chantilly, de t-shirt, de vélos, etc, à produire. C’est difficilement réaliste de le faire par un processus démocratique direct, et s’il s’agit d’un processus démocratique indirect cela nécessiterait de créer une nouvelle classe de technocrates qui auraient un pouvoir considérable sur la société.
Il faut également noter que rien ne garantit qu’il n’y ait pas de surproduction ou de pénurie dans un tel système, celui-ci ne résout donc pas le problème de l’identification des besoins de manière satisfaisante. En effet, en quoi un processus démocratique est-il pertinent pour déterminer les besoins de chacun ? Et si la majorité décide de vous allouer des biens dont vous n’avez pas besoin ? Ensuite, comment assurer la production de la multitude de biens que peu d’entre nous consomment, mais qui sont importants (pensez à votre hobby de niche, à un besoin spécifique, ou à un évènement que vous souhaiteriez organiser) ?
Par ailleurs, que fait-on si les citoyens tiennent absolument à des principes incompatibles (pensez à une production d’électricité entièrement renouvelable, parallèlement à une électrification complète de la société) ? Ou au contraire, si les citoyens décident de sacrifier les limites écologique au profit d’une consommation immédiate pour tous ?
Il faut aussi noter que même si ce n’est pas un planificateur central qui décide pour vous ce dont vous avez besoin et ce que vous allez faire, c’est quand même la société qui vous contrôle, avec toutes les dérives dystopiques sociales que l’on peut imaginer.
C. La monnaie-travail
Pour Oskar Lange, laisser la responsabilité de la détermination et de la distribution des biens à un processus démocratique est bien trop lourd. Il propose plutôt une solution en deux étapes.
D’abord, il faut déterminer démocratiquement les grandes orientations de l’économie : quels secteurs investir, quelles limites écologiques garder, quelle proportion de la production attribuer à la consommation, etc.
Ensuite, pour déterminer la production à une échelle plus fine, il est nécessaire de garder un concept du marché : la monnaie. Mais celle-ci y prend une forme différente que dans le capitalisme. Elle s’appuie sur la notion de valeur-travail de Marx2.
L’idée est que la production de toute marchandise a nécessité un certain nombre d’heures de travail, direct, ou indirect (c’est-à-dire qu’il a nécessité des machines, qui elles aussi ont été produites par du travail, lui aussi direct ou indirect), et c’est cette quantité de travail qui lui donne sa valeur. L’algorithme est chargé de calculer et planifier ces valeur-travail de la façon qu’on a détaillée plus haut. La répartition de ces marchandises dans la société est alors gérée par la distribution de monnaie-travail, qui permet d’acheter de la valeur-travail. Concrètement, pour acheter une table qui a nécessité 100h de travail, il vous faut une monnaie valant 100h de travail. Pour Lange, la société devra choisir la façon dont elle souhaite que la monnaie-travail soit distribuée : de manière équitable ? certains en reçoivent plus que d’autres ? Tout est possible.
Néanmoins, à ce stade rien ne garanti l’égalité entre la production et la consommation. Il y a donc peut-être sur-consommation ou sous-consommation, or c’est à nouveau précisément ce que les partisans de la planification voulaient éviter : une gestion sous-optimale des ressources ! La solution proposée est l’ajout par l’algorithme d’un multiplicateur, qui monterait le prix de la table à 120h de monnaie-travail si elle est trop demandée, et la baisserait à 80€ si elle ne l’est pas assez, jusqu’à atteindre l’équilibre entre offre et demande. Si l’ajustement ne suffit pas à rétablir l’équilibre, l’algorithme adapte l’offre. Soit on produit plus de tables (si c’est un déséquilibre de demande), soit on n’en produit moins, voire plus du tout (si c’est un déséquilibre d’offre).
A nouveau, cette approche, a en théorie l’avantage d’assurer un accès garanti aux biens essentiels, en respectant les limites écologiques, et en minimisant le temps de travail nécessaire à la production. Cette approche a également en théorie le gros avantage de résoudre en plus le problème des besoins : les consommateurs peuvent communiquer leur préférence au planificateur via leurs choix de consommation.
Cela dit, il convient de noter que ce mécanisme… imite celui du marché capitaliste que j’ai décrit au début de cet article, les prix évoluent par tatonnement, trop de demande fait monter les prix, pas assez les fait baisser3. Par conséquent il en partage certaines limites, dont la sur-production ou la pénurie, le temps que la chaîne de production s’adapte. Encore une fois, je développerai cet aspect théorique dans une annexe future à ce billet.
D. Conclusion intermédiaire
Je donne sans doute l’impression à certains lecteurs de « chercher la petite bête », de m’attarder sur un débat concernant des détails théoriques, alors que l’essentiel est ailleurs : nous avons déterminé que la planification permettrait d’assurer à chacun d’entre nous une vie digne tout en respectant les ressources naturelles. Quel monstre refuserait une telle évolution pour des broutilles ?
Ce serait une erreur de retenir ça de ce billet. En effet, nous avons également déterminé que pour atteindre ses objectifs le planificateur avait d’immenses défis à surmonter, et les solutions proposées ne font pas consensus quant à leur succès. Or, la question est de la toute première importance. On ne peut pas surestimer l’importance de faire le bon choix lorsqu’il s’agit de changer la nature même de notre système économique. En effet, imaginons un instant les conséquences si les systèmes planifiés étaient incapables d’organiser convenablement la production de nourriture, de logements, de soins. Toute autre question deviendrait alors secondaire, même pour un progressiste : comment préserver nos ressources naturelles, améliorer la condition des femmes, garantir la sécurité des citoyens, leur éducation, et surtout aider les pauvres à avoir une vie digne dans une société où tout manque ? Une économie efficace est la condition à toute civilisation, sans elle, rien, par définition.
Il faut également souligner que les théoriciens de la planification restent bien souvent vagues quant à la façon précise et concrète dont fonctionneraient certains pans de l’économie. On pourrait me reprocher d’avoir été trop général dans ma présentation de la théorie de la planification, et si c’est en partie vrai et dû aux contraites de longueur d’un billet de blog, c’est aussi en partie faux. En effet, ce flou est une caractéristique intrinsèque et même revendiquée de cette position. C’est ce que pensait Marx, c’est ce que disait Frédéric Lordon dans cette tribune, et c’est pourquoi dans l’article évoqué plus haut on peut lire :
Il s’agit bien de remettre à plus tard la détermination du bon système de planification à adopter. Or, étant données les conséquences qu’aurait une planification inadéquate et que nous venons d’exposer, il peut sembler insatisfaisant de se contenter d’espérer que les leaders révolutionnaires qui la mettront en place feront les bons choix.
Enfin, une partie des critiques faites à la planification prennent un tout autre angle que celui de l’efficacité : elles soulignent plutôt le danger qu’il y a à mettre dans les mêmes mains le pouvoir économique et le pouvoir politique. Montesquieu mettait en garde contre le risque qu’il y avait à ne pas respecter une stricte séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Pour la même raison, on peut être méfiant envers le pouvoir économique ultime : celui sur la détermination, la production et la distribution des biens. D’autant plus que l’entité ayant ce pouvoir détiendra également probablement un immense pouvoir politique4.
IV. L’histoire des systèmes économiques
Le but de la suite de cet article est à présent d’observer comment, dans l’histoire, les sociétés communistes ont abordé les questions de planification, les conséquences que cela a eu sur leurs citoyens, et de comparer avec les sociétés capitalistes.
A. Les planifications
Plutôt qu’alourdir ce billet avec des descriptions interminables d’économies planifiées dans des pays communistes, je préfère renvoyer le lecteur vers des ressources développant le sujet. Je me contenterai d’être concis et factuel sur ce qu’il faut retenir de chacune de ces applications de la planification concernant notre problématique.
- Ici, un thread qui présente concrètement le métier de planificateur au sein du Gosplan en URSS, et les difficultés rencontrées ayant mené à des pénuries et de la surproduction. Le Gosplan envoyait des espions à l’Ouest pour obtenir des informations sur les prix du marché et les aider à déterminer les leurs.
- Ici une décision prise par Lénine en 1921 en réintroduisant une part d’économie de marché en URSS face au constat que le pays n’était pour l’instant pas prêt pour la planification totale. Staline prendra une décision comparable en 1931.
- Ici, un article qui évoque la visite impromptue du président de l’URSS Boris Eltsine dans un supermarché américain. Il n’en croyait pas ses yeux.
- Ici, une vidéo sur la plus grande famine de l’histoire : le Grand Bond en Avant de Mao Zedong, des dizaines de millions de morts en 5 ans. La Chine a connu son explosion économique seulement après qu’elle ait réintégré une économie (partiellement) de marché.
- Ici, une vidéo sur la seule économie 100 % planifiée de l’histoire : la Mongolie de Horloogiyn Choybalsan.
- Ici, l’histoire du premier pays africain marxiste : la Tanzanie de Julius Nyerere.
- Ici, un pays dans lequel le régime décidait entièrement de la distribution des richesses afin d’éduquer la population à la collectivisation : le Kampuchéa démocratique des Khmers rouges. Il y a eu 1,7 millions de morts sur une population de 8 millions.
Je veux pour finir m’attarder sur un contre-argument souvent avancé au sujet du fameux chiffre des 100M de morts dus au communisme, et qu’on peut retrouver développé ici par exemple. L’argument consiste à dire, et c’est justifié, que la méthodologie conduisant à ce chiffre est franchement critiquable. Elle inclut des militaires tués pendant la WWII, elle compte les avortements, et fait d’autres choix discutables, de sorte qu’en appliquant la méthodologie au camp capitaliste nous obtiendrions bien plus que 100M de morts. Toutefois, une méthodologie plus stricte (par exemple en ne comptant que les morts de famine, les morts au Goulag) arrive tout de même même à plus de 50M de morts.
Un deuxième argument est alors de souligner qu’il y a aussi toujours eu des morts de la faim ou dans des prisons horribles (pensez au bagne de Cayenne) au sein du monde capitaliste. Néanmoins, je me permets ici de donner un avis personnel5 : je pense que ces méthodes de comparaison en absolu ne sont pas pertinentes. Pour comparer la vie sous les deux systèmes, il faut croire leurs victimes. Or, le mur a-t-il été érigé pour empêcher les gens de fuir dans quel sens ?
B. Les marchés
Chacun de nous vit actuellement dans une économie de marché, et peut donc comparer par lui-même sa vie et celle de ses concitoyens avec les vies décrites dans la section précédente. Néanmoins, j’aimerais évoquer
- Hong-Kong : Sous contrôle du Royaume-Uni jusqu’en 1997, le pays appliquait la Rule of Law (l’état de droit) occidental. Hong-Kong est devenu un îlot de libéralisme et de prospérité jouxtant la Chine de Mao. Depuis 2020 Pekin reprend le contrôle sur la ville malgré la révolte de sa population, refusant de quitter ce système.
- Taiwan : Refuge du Kuomintang après la victoire de Mao lors de la guerre civile chinoise. Actuellement l’un des pays les plus libéraux et prospères du monde depuis la chute de la dictature militaire. Taiwan a un taux de pauvreté quasiment nul. Aujourd’hui, Pekin ambitionne d’annexer Taiwan, à la plus grande horreur de la population.
Plutôt que de s’intéresser à un pays en particulier, on peut aussi regarder certains indicateurs mondiaux, les économies de marché regroupant en 2026 la quasi-intégralité des pays du monde.
La courbe de gauche représente l’évolution du PIB mondial en dollars constants, c’est-à-dire la quantité de richesses produites dans le monde chaque année en prenant en compte l’évolution des prix. La courbe de droite représente le taux de pauvreté dans le monde. Parmi plusieurs autres indicateurs, on peut aussi évoquer le recul de la faim et la baisse de la mortalité infantile au niveau mondial. Les défenseurs du capitalisme et de l’économie de marché utilisent ces courbes pour défendre la capacité du capitalisme à créer des richesses, à les distribuer au profit du plus grand nombre, et soulignent le contraste avec les économies planifiées et les évènements que nous venons de voir.
C. Critiques et réponses
Présentons maintenant les principales critiques faites par les partisans de la planification à cette présentation historique qui, il faut l’avouer, est plutôt à l’avantage des défenseurs du marché. Nous inclueront également leurs réponses à ces critiques6.
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Corrélation n’est pas causalité, les courbes plus haut sont dues au développement de la technique et de la médecine, pas au système économique.
Réponse des libéraux : Cet argument manque deux choses. Premièrement, qu’il est possible d’affirmer qu’à minima les économies de marché permettent l’amélioration des conditions de vie grace à la technique, ce qui est loin d’être évident dans les économies planifiées. Deuxièmement, il existe des raisons de penser que le développement de la technique et de la médecine est bien causé par le capitalisme, auquel cas il serait absurde de lui nier ses effets au profit de quelque chose qu’il provoque. Dans les économies planifiées, ces incitations sont absentes.
Nous avons évoqué le problème que pose l’innovation dans la section sur la théorie de la planification, et je renvoie à la section V.B. sur l’entrepreneur pour plus de détails sur ces incitations dans une économie de marché. -
Les personnes les plus précaires au sein des économies de marché n’ont pas (mis à part le développement technique et de la médecine) vu leurs conditions de vie améliorées depuis des siècles.
Réponse des libéraux : Outre le fait que nous venons d’expliquer qu’il n’est pas justifié de séparer les avancées techniques du capitalisme, cet argument manque trois choses. Premièrement, s’il est vrai que les plus pauvres ne bénéficient pas directement des avancées techniques (par exemple, tout le monde ne peut pas prendre l’avion), ils en bénéficient indirectement (ils consomment des bien moins chers grace au transport par avion). Deuxièmement, les plus pauvres bénéficient de nos jours d’une couverture sociale inédite dans l’histoire de l’humanité (qui est d’ailleurs en danger, voir ici), et si cette protection a bien entendu été acquise grace à des luttes sociales, elle a également été possible parce que les économies de marché ont créé suffisamment de richesses pour financer un tel système. Par ailleurs, d’autres modèles de protection sociale sont possibles et ne sont pas moins efficaces que le public (voir ici et ici). Troisièmement, outre les acquis économiques, techniques et médicaux, la société moderne a été construite selon une philosophie libérale qui a apporté un certain nombre de libertés civiles pour tous (liberté d’expression, de circulation, d’association, de moeurs, etc). -
La prospérité dans les pays capitalistes est due à l’exploitation néocoloniale des ressources des pays pauvres et de leurs travailleurs.
Réponse des libéraux : L’argument part du principe que l’économie est un jeu à somme nulle, autrement dit que si la taille du “gateau” du Nord grandit c’est grace au pillage de celui du Sud, en particulier de leurs ressources. Or, nous avons vu plus haut que la taille du gateau-monde augmente, et les économies de (presque) tous les pays au monde grandissent simultanément.
Attention, il ne s’agit pas de nier toute dynamique de pouvoir entre les pays, ce qui serait absurde, mais il s’agit de souligner que la croissance est endogène. Elle réside dans le développement technique et la transformation des ressources, pas dans leur extraction. -
Notre système économique encourage l’impérialisme, avec un autre système on pourrait faire autrement.
Réponse des libéraux : A nouveau, il ne s’agit pas de nier toute dynamique de pouvoir entre les pays du monde, ni d’oublier que le nouveau système capitaliste a été un facteur de la colonisation (voir ici). En revanche, l’histoire montre que les sociétés non-capitalistes étaient elles aussi impérialistes (les sociétés pré-capitaliste, l’URSS, ou la Chine actuelle comme évoqué plus haut). Aussi, l’unification des pays au sein de la mondialisation les rend interdépendants, ce qui décourage les conflits. C’est d’ailleurs l’un des arguments derrière la construction européenne. -
Il y a toujours trop de pauvreté dans le monde, un autre système économique permettrait de l’éradiquer.
Réponse des libéraux : Faut-il supprimer un système dans lequel il y a de moins en moins de pauvreté, au profit d’un système (quel qu’il soit) n’ayant pas démontré sa capacité à améliorer la condition humaine ? Il faut prendre garde à ne pas tomber dans le sophisme de la solution parfaite. -
Il y a toujours trop d’inégalité dans le monde, un autre système économique permettrait de l’éradiquer.
Réponse des libéraux : L’inégalité n’a rien de mauvais en soi, ce qui n’est pas souhaitable c’est la pauvreté (que nous venons de traiter). Néanmoins, les études montrent7 que les inégalités entre les pays ont diminué. Les inégalités au sein des pays elles, ont augmenté, mais c’est principalement dû à l’énorme augmentation des valeurs sur les marchés financiers (à ce sujet, voir ici). -
Notre système économique détruit l’environnement, avec un autre système on pourrait le sauver.
Réponse des libéraux : Il est indéniable que notre système économique a un impact délétère sur notre environnement (à ce sujet, voir ici). Néanmoins, il faut prendre garde à ne pas comparer le capitalisme réel avec un système alternatif théorique. En effet, il sera confronté aux mêmes difficultés : il devra faire des arbitrages entre le bien-être humain et l’impact sur l’environnement.
Je renvoie à la section V.C. pour plus de détails sur comment adapter le capitalisme aux problématiques écologiques. -
Admettons que le monde s’enrichisse, mais en France le peuple s’appauvrit et les inégalités augmentent à cause du néolibéralisme de nos dirigeants.
Réponse des libéraux : la France n’est pas néolibérale au sens scientifique du terme (voir partie V.C. sur le néolibéralisme). Mais supposons que ces problèmes soient effectivement dûs à un excès de libéralisme, pourquoi les autres pays plus libéraux (Suisse, pays scandinaves, Taïwan) n’ont pas encore plus ces problème ? La réponse est plutôt dans un manque de libéralisme, mais c’est un autre sujet et ce serait trop long à développer.
V. Les solutions du marché
Nous avons traité de la théorie économique derrière la planification, et passé en revue les expériences empiriques de planification et de marché. Voyons à présent la théorie économique libérale, qu’est-ce qui explique que les économies de marché soient efficaces ?
A. Le signal-prix
Pour résoudre le problème du calcul économique, Hayek explique que le marché repose sur un outil élégant : le signal-prix. Selon sa présentation, le prix n’est pas qu’un coût, c’est un vecteur d’information qui compresse la complexité du monde en un seul chiffre. Vous n’avez pas besoin de savoir qu’une mine de cuivre a été inondée au Chili ou qu’une nouvelle technologie augmente la demande de câbles ; la hausse du prix du cuivre vous transmet instantanément l’essentiel : « Cette ressource est plus rare, économisez-la ». Le prix agit comme un signal qui encapsule toute l’information dont le planificateur aurait besoin pour résoudre le problème de l’allocation des ressources, et qui aurait été dispersée et perdue dans la société sans ce signal-prix.
En résumé, le marché fonctionne comme une immense machine décentralisée, où chaque acteur participe à réaliser un morceau du calcul économique. Les acteurs sont coordonnés par le signal-prix.
Pour aller plus loin, à nouveau voir ici.
B. L’entrepreneur
Joseph Schumpeter explique que là où le planificateur impose une vision descendante, le marché repose sur une approche ascendante. Les producteurs jouent le rôle de « chercheurs de besoins », œuvrant à résoudre le problème des besoins, et étant rémunéré pour ça. En effet, n’étant pas un acteur centralisé, mais plutôt sur le « terrain », ils sont le mieux placés pour identifier une attente non satisfaite ou une inefficacité locale. Si l’un d’entre eux voit juste, il réalise un profit qui lui permet de s’étendre ; s’il se trompe (en produisant un bien dont personne ne veut), il subit une perte qui l’oblige à réallouer ses ressources ailleurs. Ce « travail » créé un mécanisme de sélection naturelle économique qui garantit que les ressources ne restent pas figées dans des projets stériles, mais circulent en permanence vers ce que les consommateurs valorisent le plus. Par ailleurs, en pariant son propre argent, ce producteur / entrepreneur sera incité à être plus vigilant et parcimonieux avec les ressources qu’un administrateur central qui utilise un argent qui n’est pas le sien.
C’est également ce mécanisme qui explique pourquoi historiquement l’innovation a explosé en même temps que l’avènement du capitalisme : la concurrence incite les producteurs à chercher sans cesse des méthodes plus performantes ou des produits nouveaux pour ne pas être évincés par un rival.
Il convient de noter que la puissance publique a aussi été à l’origine de plusieurs innovations de rupture (internet, GPS, etc). En revanche, le point est qu’un financement public n’est pas incompatible avec une économie de marché, et que la concrétisation de ce qui est une recherche théorique en un produit du quotidien est toujours passée par un acteur privé ayant assumé des risques (concurrence, faillite si le produit ou le consommateur n’est pas mûr, etc).
C. Limites du marché et néolibéralisme
La lecture de ce billet donne peut-être l’impression que les libéraux pensent tous que l’économie de marché est une solution parfaite. Qu’il s’agirait de laisser faire les acteurs privés pour régler tous les problèmes de la société et mettre fin à la souffrance humaine. C’est une erreur, et je souhaite finir ce billet en présentant les problèmes que provoquent les économies de marché qu’ont identifié certains penseurs libéraux, et la solution qu’ils proposent à ces problèmes : le néolibéralisme, un courant fondé par Walter Lippmann en 1938.
Pour commencer, j’aimerais faire une parenthèse pour clarifier une confusion fréquente dans le débat public.
Le terme de néolibéralisme est souvent utilisé en France pour décrire les politiques de nos dirigeants. Il faut savoir que cette utilisation n’est pas académique, ni n’est liée à la véritable école de pensée néolibérale que je vais présenter. En effet, il est souvent utilisé pour décrire ce qui peut se ramener à du capitalisme de connivence ou de la politique de l’offre (subventionner les entreprises pour stimuler la croissance). Or, ces deux politiques sont contradictoires avec les thèses néolibérales historiques, comme nous le verrons plus loin.
La thèse principale de ce courant est que l’Etat ne doit pas intervenir directement dans la sphère économique (c’est une philosophie libérale) mais il doit mettre en place et faire respecter des règles qui assurent que le marché fonctionne de manière efficace. En particulier, et contrairement aux idées reçues, pour le néolibéral l’Etat ne prend pas de décision à la place des entreprises, et ne leur accorde aucune subvention.
En revanche, Lippmann dans La Cité Libre considère que les économies de marché laissées à elles-mêmes ont un certain nombre de défaillances, et propose des solutions.
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Les marchés sont aveugles aux externalités négatives. Le mécanisme de prix libre n’inclue pas l’impact que peut avoir la production d’un bien sur un tiers ou sur la société, comme par exemple la pollution.
Proposition néolibérale : L’Etat doit forcer le pollueur à internaliser le coût social de son activité via des normes ou des taxes précises afin que les prix reflètent le coût des externalités. L’exemple le plus connu est celui de la taxe carbone. -
Les grandes entreprises cherchent à corrompre le législateur pour obtenir des privilèges, des subventions, des marchés publics, un monopole, qui faussent la concurrence au détriment de l’intérêt général
Proposition néolibérale : Il faut d’une part enquêter et sanctionner sévèrement la corruption. D’autre part il faut limiter les pouvoirs du législateur à édicter des lois générales, abstraites et impersonnelles applicables à tous. En particulier il ne doit pas avoir la capacité à choisir des “gagnants” via des aides spécifiques, et paradoxalement il faut encourager la libéralisation (à ne pas confondre avec la privatisation, la différence est expliquée ici). -
Laissé à lui-même, le libre marché tend naturellement vers la concentration. Les entreprises les plus performantes absorbent leurs concurrents jusqu’à créer des monopoles, ou s’entendent secrètement pour fixer les prix (on appelle ça un cartel). Cela tue la concurrence, fait monter les prix et freine l’innovation, rendant le système globalement inefficace.
Proposition néolibérale : Il faut des lois anti-trust, des lois pour démanteler les positions trop dominantes et sanctionner les abus, et des lois pour s’assurer que les barrières à l’entrée restent basses et que de nouveaux innovateurs puissent toujours venir détrôner les géants en place. -
Le marché défaille lorsqu’une le vendeur possède des informations cruciales sur la qualité ou les risques d’un produit que l’acheteur n’a pas, afin de le tromper sur la vraie nature de son produit.
Proposition néolibérale : L’État impose la transparence. Il impose un cadre légal d’information : obligations d’étiquetage, certifications de qualité, normes de sécurité ou garanties légales contre les vices cachés. Par exemple le Nutri-score, ou l’obligation de détailler la composition des produits alimentaires avec la mise en place de contrôles qualité. En corrigeant l’asymétrie d’information, l’État ne choisit pas à la place de l’individu, mais lui redonne les moyens d’exercer un arbitrage rationnel et efficace.
Dans le cadre des marchés financiers, il s’agit de condamner sévèrement les délits d’initié. -
Les marchés financiers connaissent régulièrement des crises, dont le coût social est souvent immense pour l’économie réelle.
Proposition néolibérale : La finance participe pleinement au problème du calcul économique, c’est même sa raison d’être première8. Il n’est donc pas question de la supprimer, ni d’en donner le contrôle à l’État, mais de l’encadrer en 3 points. Premièrement l’État doit réguler les flux monétaires pour prévenir la formation de bulles spéculatives artificielles. Deuxièmement, responsabilité accrue pour les acteurs financiers, si le risque ne paie pas ils doivent assumer juridiquement et financièrement, et c’est la faillite. Lippmann propose même de remettre en question la notion de responsabilité limitée. Troisièmement, il faut plus de transparence, l’État impose des normes comptables et la publication d’informations extrêmement rigoureuses. -
Le marché peut parfois fixer le prix du travail à un niveau si bas qu’il ne permet plus une existence digne, ou tout simplement ne pas proposer assez de travail.
Proposition néolibérale : L’Etat doit assurer un minimum vital pour tous par la redistribution de l’impôt. Certains penseurs néolibéraux en viennent même à défendre un revenu universel9.
VI. Conclusion
La planification échoue historiquement et théoriquement à faire mieux que le marché pour allouer les ressources et améliorer les conditions humaines. Si certains théoriciens continuent de défendre ce système économique, notamment en insistant sur le fait qu’une planification algorithmique n’a jamais été essayée, la plupart des économistes reconnaissent la supériorité de l’économie de marché, tout en divergeant sur la façon d’en corriger les défaillances. J’ai succintement présenté l’une des ces approches, le néolibéralisme, dont les préconisations sont à l’opposé des pratiques qui portent habituellement ce nom et qui sont bien réelles. En particulier, ce billet n’était donc pas une défense des politiques de nos gouvernements modernes.
Notons que ce billet s’est concentré principalement sur l’aspect économique, mais les critiques de la planification prennent également un aspect philosophique. Je termine par trois propositions de lecture à l’attention du lecteur qui souhaiterait aller plus loin dans cette direction.
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Hayek, La Route de la servitude. Expose les risques qu’encourt une société à céder sa liberté économique à un planificateur. Il détaille les mécanismes sociaux par lesquels la centralisation du pouvoir mène inévitablement à l’inneficacité et à la tyrannie.
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Raymond Aron, L’opium des intellectuels. Le philosophe français décortique les ressorts psychologiques conduisant ses pairs, ainsi qu’au fond chacun d’entre nous, à continuer de soutenir la planification malgré ses échecs historiques.
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Karl Popper dans La société ouverte et ses ennemis défend la thèse que le succès de notre civilisation a été la reconnaissance et la défense de la souveraineté de l’individu, par opposition au collectivisme dans lequel l’individu doit se fondre dans le groupe. Pour lui, les tentatives d’abandonner certains aspects de notre souveraineté au contrôle de l’État ou de la société (planifier l’économie, restreindre la liberté d’expression, etc) ne sont que des retours en arrière afin d’échapper au lourd fardeau d’être un individu libre et responsable. Ces retours en arrière ne peuvent se faire sans perdre une bonne partie ce que nous avons acquis jusqu’ici : nos libertés et notre état de droit.
Notes de bas de page
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Von Mises et Hayek appartiennent à l’école autrichienne d’économie. ↩ ↩2
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Cette conception de la valeur est aujourd’hui dépassée, mais je développerai ce point dans un autre article. ↩
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Selon cette théorie, dans ce système les prix sont censés osciller autour de la valeur-travail, plutôt qu’autour du prix de production comme c’est le cas dans un système capitaliste. Je ne suis pas convaincu qu’il y ait une différence entre les deux systèmes (à distribution de revenus équivalente, bien entendu), mais je développerai ça dans l’article sur la valeur travail. ↩
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Bien entendu notre société n’est pas parfaite au sujet de la séparation des pouvoirs politiques, et le monde économique empiète bien souvent sur le politique, mais est-ce une raison d’accepter une concentration de pouvoirs encore plus grande ? ↩
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Évoquons aussi l’indécence de comparer les faits relatés dans l’Archipel du Goulag (par un survivant) à notre monde capitaliste. Accepterait-on le même genre de comparaison pour les crimes nazis ? ↩
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À titre personnel, je ne souscris pas à chacune des critiques ni à chacune de leurs réponses. Je me contente de présenter chaque thèse dans les grandes lignes. Charge au lecteur de se faire son propre avis. ↩
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On peut par exemple lire ici que “While inequality has increased within most countries, over the past two decades, global inequalities between countries have declined”. ↩
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Je développerai le sujet de la finance dans un article dédié. ↩
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Soulignons que ce principe de garantir un revenu même en l’absence de travail se retrouve ici chez un courant libéral, tandis qu’il n’est pas systématique dans les courants marxistes, contrairement à l’idée qu’on pourrait s’en faire, comme on le voit ici ↩
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