Qu'est-ce que l'économie (en cours) ?


I. Introduction

Ce billet est le second d’une série de quatre qui présentent différentes branches de l’économie. Il parlera d’économie politique. Si la science économique moderne recherche la neutralité des mathématiques, l’économie politique a un aspect plus politique, social, voire philosophique. Elle est également plus normative (prescriptive) que positive (descriptive). Ces caractéristiques vont par conséquent se retrouver dans le présent billet.

L’objectif de l’économie politique est d’étudier les conséquences des choix politiques que nous faisons quant à la façon dont nous produisons, répartissons et échangeons les richesses dans notre société. Dans ce billet, nous allons prendre pour exemple la question la plus importante de l’économie politique : le problème de l’allocation des ressources. Nous chercherons à répondre à la question suivante : Qui répartit le mieux les ressources entre une économie planifiée, et une économie de marché ?

Mais que signifie « mieux » allouer les ressources ? En économie pure, on parle d’efficacité : c’est le moment où l’on ne peut plus améliorer la situation d’un individu sans dégrader celle d’un autre. Mais en économie politique, le « mieux » est éminemment subjectif. L’optimum n’est pas seulement mathématique, il est politique.
En effet, les partisans de la planification, au premier rang desquels les marxistes, dénoncent le fait que la répartition obtenue par le marché peut tout-à-fait impliquer de laisser certaines personnes dans la misère, de jeter des aliments à cause de la surproduction, et de polluer des nappes phréatiques. Ils défendent donc la planification, celle-ci permettant de s’assurer à l’avance que tout le monde aura de quoi se nourrir, en produisant juste ce qu’il faut tout en respectant les limites du système écologique.
Ce discours est en tout cas très courant, et il faut bien dire que présenté comme ça, comment pourrait-on s’y opposer ? Dans ce billet, je propose de mettre en évidence les difficultés significatives mais méconnues devront surmonter les planificateurs et que les économistes ont mises en évidence, ainsi que les réponses des défenseurs de l’économie de marché aux critiques tout-à-fait légitimes que nous venons de faire.

II. Les trois problèmes du planificateur

Un système économique doit accomplir trois tâches :

  • $\alpha$ : déterminer les besoins de la population,
  • $\beta$ : organiser la production pour répondre à ces besoins,
  • $\gamma$ : distribuer la production dans la population.

Pour accomplir ces tâches, il a trois défis à accomplir.

A. Le problème du calcul économique

La première difficulté a été soulevée par Ludwig Von Mises, dans son traité Le calcul économique en régime socialiste en 19201. Il y souligne que le planificateur, pour organiser la production ($\alpha$), devra prendre une infinité de décisions pour tous les aspects de nos vies économiques. Chacune de ces décisions suppose une grande connaissance de la situation économique pour être résolue.
Par exemple, si le planificateur souhaite relier deux villes séparées par une montagne, faut-il mieux creuser un tunnel pour le train, ou contourner la montagne par la route ? Comment déterminer quelle option est la plus économe (en ressources comme en temps de travail) pour la société ? Comment comparer une heure de travail d’un ingénieur avec celle d’un mineur ? Comment savoir ce qui est le plus précieux entre l’acier des rails et le goudron de la route ? Est-il plus judicieux d’immobiliser un an pour ce projet un tunnelier, ou plusieurs goudronneuses pendant 6 mois ? Comment articuler chacun de ces choix avec les nombreux autres projets qui nécessitent eux-aussi ouvriers, ingénieurs, machines et ressources, tous en nombre limité ?
Sans une unité de mesure commune qui encapsule la rareté et les coûts de production, le planificateur avance à l’aveugle, incapable de savoir s’il optimise les ressources ou s’il les gaspille dans une structure inutilement coûteuse en capital humain.

Pour aller plus loin, voir ici, dont je me suis inspiré.

B. Le problème de la complexité

La seconde difficulté a été soulevée par Friedrich Hayek dans son traité L’utilisation de la connaissance dans la société en 19451 . Il insiste sur le fait qu’on ne peut que sous-estimer la difficulté d’un tel calcul.

La production d’un simple crayon mobilise en effet une chaîne de production d’une complexité infinie. Pour le créer il faut du bois de cèdre (abattu avec des scies dont l’acier a été forgé dans des usines complexes), du graphite (extrait à l’autre bout du monde), du caoutchouc pour la gomme et du laiton pour la virole. Il faut des cargos (qui naviguent avec du pétrole) pour transporter toutes ces matières premières. Il faut des machines qui consomment de l’électricité produite dans des centrales nucléaires) pour assembler ces matières premières en un crayon. Chaque ouvrier et ingénieur travaillant à chaque étape de ce processus a du être nourri, formé, et équipé d’un casque et de chaussures de sécurité. Tout le raisonnement que nous venons de faire s’applique ensuite au casque de chacun de ces ouvriers. Puis à ses chaussures de sécurité. Aux machines d’assemblage, aux centrales nucléaires, et au moindre crayon de chaque technicien travaillant dans ces centrales.
Ainsi, pour produire chaque bien, le planificateur doit organiser un chaîne de production d’une taille incommensurable, et synchroniser ces chaînes alors qu’elles sont en interaction les unes avec les autres et que les ressources sont limitées : on ne peut en effet que sous-estimer la difficulté d’un tel calcul.

Pour aller plus loin, on peut se tourner vers Adam Smith et Milton Friedman.

C. Le problème de l’identification des besoins

Hayek ajoute dans son article une nouvelle difficulté liée à la nécessité de déterminer les besoins de la population ($\gamma$). Suppons tout de même que le planificateur ait les capacités de résoudre l’équation de la production, il se heurterait à un second mur : comment savoir comment produire si on ne sait pas quoi produire ?

Or, ceci n’est pas évident, la plupart des besoins humains sont subjectifs, personnels et surtout dynamiques. Ils changent selon une multitude de facteurs, dont la plupart sont inconnus du consommateur lui-même. Dans une économie planifiée, le citoyen ne peut pas signaler sa préférence par son achat. Par ailleurs, au moment où le plan est validé et la production lancée, le besoin a souvent déjà muté. Or, si le planificateur produit un bien dont le consommateur n’a pas besoin, on créé du gaspillage, cela même qu’on cherchait à supprimer en quittant l’économie de marché ! Et si le planificateur ne produit pas ce dont le consommateur a besoin, c’est la pénurie. Dans une économie planifiée, c’est donc le planificateur qui choisi pour vous ce dont vous avez besoin, et ce potentiellement pour la moindre transaction que nous faisons dans nos vies (si l’économie est entièrement planifiée).

C’est d’ailleurs la même chose pour le marché du travail, c’est le planificateur qui décide qui travaille à quel poste, et il n’est pas évident qu’il puisse prendre en compte les préférences, ou les compétences.

III. Les solutions pour la planification

Certains partisans de la planification ont proposé des solutions à ces problèmes. Je propose de passer en revue deux types de solutions et qu’on peut retrouver dans cet article de Vincent K, un influenceur marxiste, ou sur le WikiRouge.

A. Le cyber-planificateur

Avant de se pencher sur les deux types de plan, il convient de noter que la plupart des partisans modernes de la planification défendent qu’un super-algorithme serait capable de résoudre le problème du calcul économique. Ils admettent la difficulté que pose le problème du calcul économique, car ils postulent qu’il est nécessaire, mais possible, de construire un système informatique pour de résoudre ce problème. Le rôle de ce système est de laisser les citoyens décider démocratiquement de ce qu’il faut produire, avant d’effectuer le calcul économique et de planifier la production de ces biens, en respectant la contrainte des ressources. Ses partisans argumentent en soulignant que la puissance de calcul d’un simple smartphone moderne est suffisante pour faire tourner les algorithmes qu’ils ont théorisés, et en notant que des entreprises plus grosses que certains États, comme Walmart ou Amazon, utilisent en ce moment même de tels algorithmes pour gérer leurs chaînes logistiques.

Néanmoins, il existe deux types de critique à cette thèse. D’une part, si Amazon gère bien des flux plus gros (en valeur) que le PIB de l’URSS, sa complexité n’est pas du même ordre de grandeur : Amazon n’extrait pas du pétrole, ne forme ni enseignant ni médecin, ne construit pas de centrale nucléaire, elle se contente de mettre en lien des producteurs et des consommateurs. D’autre part Amazon bénéficie pour sa planification d’un signal-prix pour chacun des biens qu’elle gère : celui du marché (extérieur à Amazon). Amazon n’a pas besoin de calculer ex-nihilo le prix d’un casque qu’elle vend sur son site, car le casque ainsi que chacun de ses composants ont un prix connu en dehors d’Amazon.

Enfin, il existe des raisons mathématiques et théoriques de douter de la possibilité d’un tel programme informatique, mais ce billet est déjà bien trop long pour pouvoir développer ces aspects de ces algorithmes 2

On peut trouver plus de détails sur ces questions de planification informatique dans un livre écrit par deux de ses défenseurs, Cockshott & Cottrell, Vers un Cybercommunisme. Mais mettons à présent de côté le problème du calcul économique, et penchons nous sur les autres aspects de ces approches.

B. Le planificateur démocratique

Pour Otto Neurath, les citoyens, en plus de déterminer démocratiquement ce qu’il faut produire ($\alpha$, dans les moindres détails), décident également démocratiquement de comment répartir cette production ($\gamma$). L’algorithme se chargerait alors d’évaluer si la production demandée est bien compatible avec les ressources disponibles et leurs contraintes écologiques, déterminées également démocratiquement.
Plus concrètement, il s’agirait d’un aller-retour permanent entre l’ordinateur et l’assemblée citoyenne, à plusieurs échelles (nationale pour les grandes orientations économiques, locales pour la distribution fine), permettant en théorie d’assurer un accès garanti aux biens essentiels, en respectant les limites écologiques, et en minimisant le temps de travail nécessaire à la production.

Toutefois, en pratique cette approche a plusieurs limites, formulées également par des intellectuels marxistes.
Est-ce réaliste d’attendre des citoyens de délibérer pour chaque chose qui constituait jusqu’ici la plus petite de nos transactions ? Il faudrait, au niveau national, se mettre d’accord sur la bonne quantité de dentifrice, de crème chantilly, de t-shirt, de vélos, etc, à produire. C’est difficilement réaliste de le faire par un processus démocratique direct, et s’il s’agit d’un processus démocratique indirect cela nécessiterait de créer une nouvelle classe de technocrates qui auraient un pouvoir considérable sur la société.
Il faut également noter que rien ne garantit qu’il n’y ait pas de surproduction ou de pénurie dans un tel système, celui-ci ne résout donc pas le problème de l’identification des besoins de manière satisfaisante. De même, si ce n’est pas un planificateur central qui décide pour vous ce dont vous avez besoin et ce que vous allez faire, c’est quand même la société qui vous contrôle, avec toutes les dérives dystopiques sociales que l’on peut imaginer.

Ensuite, comment assurer dans une telle masse la production de la multitude de biens que peu d’entre nous consomment, mais qui sont importants (pensez à votre hobby de niche, ou à un besoin spécifique) ? Par ailleurs, que fait-on si les citoyens tiennent absolument à des principes incompatibles (pensez à une production d’électricité entièrement renouvelable, parallèlement à une électrification complète de la société) ? Ou au contraire, si les citoyens décident de sacrifier les limites écologique au profit d’une consommation immédiate pour tous ?

Et enfin, quelle place pour l’innovation dans ce système, celle là même qui a tant amélioré les conditions de vie même du plus pauvre d’entre nous depuis des siècles ?

C. La monnaie-travail

Pour Oskar Lange, laisser la responsabilité de la détermination et de la distribution des biens à un processus démocratique est bien trop lourd. Il propose plutôt une solution en deux étapes.

D’abord, il faut déterminer démocratiquement les grandes orientations de l’économie : quels secteurs investir, quelles limites écologiques garder, quelle proportion de la production est attribuée à la consommation, etc.

Ensuite, pour déterminer la production à une échelle plus fine, il est nécessaire de garder un concept du marché : la monnaie. Mais celle-ci y prend une forme différente de celle du capitalisme. L’idée est de s’appuyer sur la notion de valeur-travail de Marx3. La production de toute marchandise a nécessité un certain nombre d’heures de travail, direct, ou indirect (c’est-à-dire qu’il a nécessité des machines, qui elles aussi ont été produites par du travail, lui aussi direct ou indirect) et l’algorithme sera également chargé de calculer et planifier ces valeur-travail.
La répartition de ces marchandises dans la société est alors gérée par la distribution de monnaie-travail, qui permet d’acheter de la valeur-travail. Concrètement, pour acheter une table qui a nécessité 100h de travail, il vous faut une monnaie valant 100h de travail.

Néanmoins, à ce stade rien ne garanti l’égalité entre la production et la consommation. Il y a donc peut-être sur-consommation ou sous-consommation, or c’est à nouveau précisément ce que les partisans de la planification voulaient éviter : une gestion sous-optimale des ressources ! La solution proposée est l’ajout par l’algorithme d’un multiplicateur, qui monterait le prix de la table à 120h de monnaie-travail si elle est trop demandée, et la baisserait à 80€ si elle ne l’est pas assez, jusqu’à atteindre l’équilibre entre offre et demande. Si l’ajustement ne suffit pas à rétablir l’équilibre, l’algorithme adapte l’offre : soit on produit plus de tables (si c’est un déséquilibre de demande), soit on n’en produit moins, voire plus du tout (si c’est un déséquilibre d’offre).

A nouveau, cette approche, selon la façon dont la monnaie-travail est distribuée (de manière équitable ? certains en reçoivent plus que d’autres ?) a en théorie l’avantage d’assurer un accès garanti aux biens essentiels, en respectant les limites écologiques, et en minimisant le temps de travail nécessaire à la production. Cette approche a également en théorie le gros avantage de résoudre en plus le problème des besoins : les consommateurs peuvent communiquer leur préférence au planificateur via leurs choix de consommation.

Cela dit, il convient de noter que ce mécanisme… imite celui du marché capitaliste que j’ai décrit au début de cet article : les prix évoluent par tatonnement, trop de demande fait monter les prix, pas assez les fait baisser4. Par conséquent il en partage certaines limites, dont la sur-production ou la pénurie, le temps que la chaîne de production s’adapte. En revanche, elle perd certains points forts du système de marché capitaliste : l’innovation. En effet, qui cherchera à produire mieux avec moins (innovation incrémentale) ? Qui prendra le risque (et en assumera les conséquences) d’innover pour répondre à un besoin qui n’avait pas été satisfait jusqu’ici (innovation de rupture) ?

D. Conclusion intermédiaire

Je donne sans doute l’impression à certains lecteurs de « chercher la petite bête », de m’attarder sur un débat concernant des détails théoriques, alors que l’essentiel est ailleurs : nous avons déterminé que la planification permettait d’assurer à chacun d’entre nous une vie digne tout en respectant les ressources naturelles. Quel monstre refuserait une telle évolution pour des broutilles ?

Ce serait une erreur de retenir ça de ce billet. En effet, nous avons également déterminé que pour atteindre ses objectifs le planificateur avait d’immenses défis à surmonter, et les solutions proposées ne font pas consensus quant à leur succès. Or, la question est de la toute première importance, on ne peut pas surestimer l’importance de faire le bon choix lorsqu’il s’agit de changer la nature même de notre système économique. En effet, imaginons un instant les conséquences si les systèmes planifiés étaient incapables d’organiser convenablement la production de nourriture, de logements, de soins. Toute autre question deviendrait alors secondaire, même pour un progressiste : comment préserver nos ressources naturelles, améliorer la condition des femmes, garantir la sécurité des citoyens, leur éducation, et surtout aider les pauvres à avoir une vie digne dans une société où tout manque ? Une économie efficace est la condition à toute civilisation, sans elle, rien, par définition.

Il faut également souligner que les théoriciens de la planification restent bien souvent vague quant à la façon précise et concrète dont fonctionneraient certains pans de l’économie. Et c’est une position revendiquée, c’est pourquoi dans l’article évoqué plus haut, on peut lire :

« Mais concrètement, à quoi ressemble la planification socialiste ? [...] Il est important d’insister sur le fait que la mise en place du système de planification se fera dans les luttes concrètes, dans un contexte historique donné. »

Il s’agit bien de remettre à plus tard la détermination du bon système de planification à adopter. Or, étant données les conséquences qu’aurait une planification inadéquate et que nous venons d’évoquer, il peut sembler insatisfaisant de se contenter d’espérer que les leaders révolutionnaires qui la mettront en place feront les bons choix.

Enfin, une partie des critiques faites à la planification prennent un tout autre angle que celui de l’efficacité : elles soulignent plutôt le danger qu’il y a à mettre dans les mêmes mains le pouvoir économique et le pouvoir politique. Montesquieu mettait en garde contre le risque à ne pas respecter une stricte séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Pour la même raison, on peut être méfiant envers le pouvoir économique ultime : celui sur la détermination, la production et la distribution des biens, d’autant plus que l’entité ayant ce pouvoir détiendra également probablement un immense pouvoir politique5.

Le but de la suite de cet article est à présent d’observer comment, dans l’histoire, les sociétés communistes ont abordé les questions de planification, et les conséquences que cela a eu sur leurs citoyens.

IV. L’histoire des systèmes économiques

A. Les planifications

Plutôt qu’alourdir ce billet avec des descriptions interminables d’économies planifiées dans des pays communistes, je préfère renvoyer le lecteur vers des ressources développant le sujet. Je me contenterai d’être concis et factuel sur ce qu’il faut retenir de chacune de ces applications de la planification concernant notre problématique.

  • Ici, un thread qui présente concrètement le métier de planificateur au sein du Gosplan en URSS, et les difficultés rencontrées ayant mené à des pénuries et de la surproduction. Le Gosplan envoyait des espions à l’Ouest pour obtenir des informations sur les prix du marché et les aider à déterminer les leurs.
  • Ici, un article qui évoque la visite impromptue du président de l’URSS Boris Eltsine dans un supermarché américain. Il n’en croyait pas ses yeux.
  • Ici, une vidéo sur la plus grande famine de l’histoire : le Grand Bond en Avant de Mao Zedong, des dizaines de millions de morts en 5 ans. La Chine a connu son explosion économique seulement après qu’elle ait réintégré une économie (partiellement) de marché.
  • Ici, une vidéo sur la seule économie 100 % planifiée de l’histoire : la Mongolie de Horloogiyn Choybalsan.
  • Ici, l’histoire du premier pays africain marxiste : la Tanzanie de Julius Nyerere.
  • Ici, un pays dans lequel le régime décidait entièrement de la distribution des richesses afin d’éduquer la population à la collectivisation : le Kampuchéa démocratique des Khmers rouges. Il y a eu 1,7 millions de morts sur une population de 8 millions.

Je veux pour finir m’attarder sur un contre-argument souvent avancé au sujet du fameux chiffre des 100M de morts dus au communisme, et qu’on peut retrouver développé ici par exemple. L’argument consiste à dire, et c’est justifié, que la méthodologie conduisant à ce chiffre est franchement critiquable. Elle inclut des militaires tués pendant la WWII, elle compte les avortements, et fait d’autres choix discutables, de sorte qu’en appliquant la méthodologie au camp capitaliste nous obtiendrions bien plus que 100M de morts. Toutefois, une méthodologie plus stricte (par exemple en ne comptant que les morts de famine, les morts au Goulag) arrive tout de même même à plus de 50M de morts.

Un deuxième argument est alors de souligner qu’il y a aussi toujours eu des morts de la faim ou dans des prisons horribles (pensez au bagne de Cayenne) au sein du monde capitaliste. Néanmoins, je me permets ici de donner un avis personnel6 : je pense que ces méthodes de comparaison en absolu ne sont pas pertinentes. Pour comparer la vie sous les deux systèmes, il faut croire leurs victimes. Or, le mur a-t-il été érigé pour empêcher les gens de fuir dans quel sens ?

B. Les marchés

Chacun de nous vit actuellement dans une économie de marché, et peut donc comparer par lui-même sa vie et celle de ses concitoyens avec les vies décrites dans la section précédente. Néanmoins, j’aimerais évoquer

  • Hong-Kong : Sous contrôle du Royaume-Uni jusqu’en 1997, le pays appliquait la Rule of Law (l’état de droit) occidental. Hong-Kong est devenu un îlot de libéralisme et de prospérité jouxtant la Chine de Mao. Depuis 2020 Pekin reprend le contrôle sur la ville malgré la révolte de sa population, refusant de quitter ce système.
  • Taiwan : Refuge du Kuomintang après la victoire de Mao lors de la guerre civile chinoise. Actuellement l’un des pays les plus libéraux et prospères du monde depuis la chute de la dictature militaire. Taiwan a un taux de pauvreté quasiment nul. Aujourd’hui, Pekin ambitionne d’annexer Taiwan, à la plus grande horreur de la population.

Plutôt que de s’intéresser à un pays en particulier, on peut aussi regarder certains indicateurs mondiaux, les économies de marché regroupant en 2026 la quasi-intégralité des pays du monde.

La courbe de gauche représente l’évolution du PIB mondial en dollars constants, c’est-à-dire la quantité de richesses produites dans le monde chaque année en prenant en compte l’évolution des prix. La courbe de droite représente le taux de pauvreté dans le monde. On peut aussi évoquer le recul de la faim et la baisse de la mortalité infantile au niveau mondial. Les défenseurs du capitalisme et de l’économie de marché utilisent ces courbes pour défendre la capacité du capitalisme à créer des richesses, et à les distribuer au profit du plus grand nombre, et soulignent le contraste avec les économies planifiées et les évènements que nous venons de voir.

C. Critiques et réponses

Présentons maintenant les principales critiques faites par les partisans de la planification à cette présentation historique qui, il faut l’avouer, est plutôt à l’avantage des défenseurs du marché. Nous inclueront également leurs réponses à ces critiques.

Notes de bas de page

  1. Von Mises et Hayek appartiennent à l’école autrichienne d’économie 2

  2. En quelques mots pour le lecteur qui saurait à quoi ressemblent les mathématiques derrière ces algorithmes. Premièrement, la linéarité du modèle simplifie trop la réalité industrielle, elle implique que les économies d’échelle n’existent pas. Deuxièmement, l’algorithme doit faire une optimisation sous contrainte étant donné que les ressources sont finies. Pour cela il faut lui donner une fonction d’objectif à partir de laquelle faire les différents arbitrage. Or cette fonction d’arbitrage elle aussi est infiniment complexe. Troisièmement, quelle place pour l’innovation dans ce modèle ? Sous le marché, si une ressource vient à manquer son prix monte et le producteur est encouragé à développer des alternatives. Dans cet algorithme, qu’est-ce qui joue ce rôle ? 

  3. Cette conception de la valeur est aujourd’hui dépassée, mais je développerai ce point dans un autre article. 

  4. En théorie, dans ce système les prix sont censés osciller autour de la valeur-travail, plutôt qu’autour du prix de production comme dans un système capitaliste. Je ne suis pas convaincu qu’il y ait une différence entre les deux systèmes (à distribution de revenus équivalente, bien entendu), mais je développerai ça dans l’article sur la valeur travail. 

  5. Bien entendu notre société n’est pas parfaite au sujet de la séparation des pouvoirs politiques, et le monde économique empiète bien souvent sur le politique, mais ce n’est pas une raison pour faire pire ! 

  6. Évoquons aussi l’indécence de comparer les faits relatés dans l’Archipel du Goulag (par un survivant) à notre monde capitaliste. Accepterait-on le même genre de comparaison pour les crimes nazis ? 




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