La taxe Zucman
I. Introduction
Dans mon billet précédent je présentais la méthodologie suivie par les économistes, et les raisons pour lesquelles ces derniers disent :
L’analyse du contrôle des loyers est l’un des sujets les mieux maîtrisés et les moins controversés de toute l’économie. Un plafonnement des loyers réduit la qualité et la quantité des logements.
[…]
Vous savez maintenant pourquoi les économistes sont inutiles : lorsqu’ils comprennent réellement quelque chose, personne ne veut l’entendre.
— Paul Krugman1, Prix Nobel d’économie 2008 pour le New York Times, 06 juillet 2000
Je souhaite maintenant écrire un court billet sur la méthodologie derrière la taxe Zucman. Bien entendu, il me faut commencer par la présenter.
La taxe Zucman est une proposition d’impôt mondial minimum visant spécifiquement les milliardaires. L’idée centrale, portée par l’économiste Gabriel Zucman, est d’instaurer un prélèvement annuel de 2 % sur la fortune nette des individus dont le patrimoine dépasse les 100 millions de dollars. L’objectif est de cibler la fortune accumulée plutôt que les revenus déclarés, afin de corriger une anomalie fiscale : les ultra-riches paient souvent un taux effectif bien plus bas que les classes moyennes en laissant leurs gains fructifier dans des holdings. Récemment, cette mesure a défrayé la chronique en France, où certains responsables politiques ont suggéré de l’appliquer de manière unilatérale à l’échelle nationale pour redresser les comptes publics.
Je ne vais pas ici en étudier les conséquences économiques et politiques, ni en discuter les avantages et inconvénients selon la forme exacte qu’elle prendrait. Ce serait bien trop long, et cela a déjà été parfaitement fait par Nicolas Alfonsi dans une vidéo que je conseille vraiment, vraiment à tout lecteur d’aller voir2 ! Pour ma part je vais me contenter d’analyser la façon dont son point de départ, le graphique de la Figure 1, celui qui justifie l’existence de la taxe, a été produit.
On lit sur ce graphique que les ultra-riches, c’est-à-dire le top 0,1% de la population, sont sensiblement moins taxés (en incluant tous les types de prélèvements) que l’ensemble de la population française. Comment a été construit ce graphique ? C’est ce que je vais maintenant essayer d’expliquer.
II. La partie gauche du graphique
Commençons par la gauche du graphique représentant les classes populaires. Sur les courbes présentées par M. Zucman, ces catégories semblent subir un taux de prélèvement particulièrement lourd. Comment arrive-t-il à un résultat aussi contre-intuitif dans l’un des pays qui redistribue le plus au monde ?
Je vais partir d’un exemple. Pour commencer, il faut noter que la classification de M. Zucman ne concerne que les actifs. Prenons l’exemple d’un ménage d’un parent avec deux enfants ayant 1000 € brut de revenus par mois (un temps partiel au SMIC). Ce niveau de revenus le placerait dans le premier décile de la Figure 1, et le foyer toucherait environ 1000 € d’aides sociales diverses (prime d’activité, allocations familiales, APL, etc). Les ménages avec si peu de revenus en consomment l’intégralité, et environ 400 € en sont rendus à l’Etat, essentiellement sous forme de cotisations patronales et de TVA.3
Comment la méthodologie de M. Zucman obtient-elle un taux de taxation de 40 % dans cette situation ? Elle prend les 400 € prélevés (numérateur) et les divise par les 1000 € de revenus bruts du travail (dénominateur), en ignorant les 1000 € d’aides perçues. Cette méthodologie pose plusieurs problèmes.
Le ménage reçoit 1000 € de l’Etat et en paye 400 € de taxe en retour, il serait plus complet de dire que son taux d’effort est négatif.
A défaut, on pourrait obtenir un taux de taxation de 20% si on divisait les 400€ par les 2000€ de revenu total. En effet, parmi les 400€ de taxation se retrouve la TVA payée avec l’argent des aides de l’Etat. Si les Euros des aides de l’Etat ne doivent pas être mis au dénominateur, pour quelle raison devrait-on les comptabiliser au numérateur ?
Enfin, cette méthodologie montre ses limites lorsqu’on l’applique aux plus précaires. Les personnes au RSA auraient un taux de taxation infini. Pourtant, cela a-t-il un sens de dire que des personnes dont les seuls revenus sont ceux de la solidarité nationale contribuent infiniment plus à cette solidarité que des milliardaires ?
III. La partie droite du graphique
Avant d’aller plus loin, je dois donner la source du graphique de la Figure 1. Il provient du rapport Global Tax Evasion 2024, et je copie la partie qui nous intéresse dans la Figure 2, la courbe dont il est question étant bien entendu la française4.
On lit dans la description que le graphique est construit à partir de 2 études :
- Etude A, Bozio et al : la source des données du centile 0% au centile 99,99%, c'est-à-dire juste avant la chute du taux de taxation.
- Etude B, Bach et al, pour une note de l'IPP : la source des données sur les milliardaires, c'est-à-dire juste après la chute du taux de taxation.
Le lecteur attentif aura peut-être déjà deviné le problème. En effet, la note de l’IPP, dont je mets le graphique phare en Figure 3, a aussi étudié les centiles avant 99,99% et la chute du taux de taxation. Or, les données de l’étude B ne concordent pas du tout avec celles de l’étude A sur les parties communes ! Je mets dans la Figure 4 un tableau récapitulant la situation, on y voit que la méthodologie de l’étude B donne un taux de taxation sensiblement inférieur à celle de l’étude A. Ainsi, passer d’un jeu de données à l’autre va nécessairement faire apparaître une chute du taux de taxation
La raison en est que l’étude A provient des données de l’Insee et de la DGFIP, notamment l’enquête ERFS - Revenus fiscaux et sociaux. Ces données mesurent le revenu fiscal réel, c’est-à-dire ce qui est déclaré sur la feuille d’impôt. Or, entre autres différences méthodologiques qui contribuent à expliquer l’écart de taux de taxation, l’étude B ne considère pas les revenus déclarés, mais introduit la notion de « revenu économique ». Ce concept consiste à ajouter aux revenus des contribuables les bénéfices non distribués des entreprises qu’ils contrôlent, c’est-à-dire de l’argent qui reste dans les caisses de la société et dont l’individu ne dispose pas réellement au quotidien, et surtout qui ont déjà été taxés ! Plus de détails sur ce point précis ici.
En résumé, on ne peut rien déduire de la chute du taux de taxation, car celle-ci est due au fait qu’on considère des données issues de méthodologies différentes, qui ne concordent même pas sur les parties communes.
IV. Conclusion
Je laisse au lecteur le soin de juger de l’honnêteté des personnes ayant utilisé le graphique de la Figure 15. Toutefois, comme pour mon billet précédent, il ne faudrait pas conclure de ce billet qu’il faille nécessairement être contre la taxe Zucman. Bien entendu je m’y oppose, surtout dans sa version proposée en France en 2025, mais des économistes très sérieux la considèrent digne d’intérêt, comme M. Krugman que j’évoquais en introduction. Mon ambition dans ce billet était simplement de montrer que la science économique était bien trop souvent manipulée à des fins politiques, et que cette manipulation ne provenait pas toujours du côté où on l’attend.
Pour aller plus loin sur la taxe Zucman, je renvoie à nouveau à cette vidéo.
Ici, je me contenterai de dire que de telles taxes ont déjà été implémentées au Royaume-Uni, en Norvège, et bientôt en Californie, pour des résultats très négatifs : les recettes publiques ont baissé car les ultra-riches sont partis. Pourtant, les défenseurs de cette taxe affirment qu’elle aura cette fois-ci un rendement positif, avec des arguments qui ont été toutefois battus en brèche… par l’un des auteurs de l’étude de l’IPP qu’utilise M. Zucman ! Je renvoie à ce thread de l’économiste Antoine Levy pour une explication de ce point.
V. Ouverture
Je laisse à l’attention du lecteur la Figure 5 (tirée de cette étude de l’INSEE), qui donne une idée un peu plus précise de la contribution de chacun au modèle social français. Voici comment la lire.
- Les revenus AVANT redistribution : C'est le revenu net, avant que l'on n'en retire l'impôt sur le revenu et la CSG/CRDS. En particulier, on ne voit pas la majorité des prélèvements obligatoires (cotisations patronales et salariales), ni la TVA, la taxe foncière, l'IS, etc...
- Les revenus APRES redistribution : On compte la redistribution monétaire : les aides de la CAF, APL, RSA, prime d'activité. On ne compte pas la valorisation des services publics desquels chacun bénéficie (et devrait financer lui-même en leur absence) ni les avantages non monétaires comme les transports moins chers, le prix de la crèche ou de la cantine fixé en fonction des revenus, etc...
- Les couleurs : On remarque que la surface verte et la surface rouge ne sont pas égales, comme on devrait s'y attendre s'il s'agissait de redistribution pure. C'est dû aux frais de fonctionnement et au fait que ces taxes servent aussi à payer nos fonctionnaires.
Un avertissement final toutefois : il ne faudrait absolument pas conclure de la Figure 5 que le taux de taxation des plus riches serait de seulement 25%. Comme évoqué, il ne s’agit que de la redistribution monétaire et de son financement. La plupart des prélèvements ne sont pas inclus (cotisations, TVA, IS), et ceux-ci doivent aussi financer les fonctionnaires, les infrastructures, et surtout les retraites.6
Notes de bas de page
-
Krugman est sur le principe favorable à une taxe de type Zucman. ↩
-
Vraiment, allez la voir, ainsi que le reste de la chaîne, c’est la meilleure chaîne youtube francophone d’économie, avec celle de Gilles Mitteau, Heureka. ↩
-
Les chiffres sont bien sûr arrondis, mais les ordres de grandeur sont respectés. A noter tout de même qu’une partie de ces cotisations sont ce qu’on appelle parfois du “salaire différé”, et n’est donc pas vraiment une taxe. ↩
-
J’invite le lecteur qui, après avoir parcouru ce billet, serait tenté de considérer adéquate la méthodologie employée, à se demander ce qu’il pense de la phrase “La France est un enfer fiscal” au vu des courbes de la Figure 2. ↩
-
C’est d’autant plus critiquable que juste au-dessus de la Figure 3 on peut apercevoir le bas d’un autre graphique intitulé “percentile du revenu fiscal” qui était contenu dans l’étude B. En d’autres termes, les données issues d’une méthodologie similaire à celle de l’étude A étaient disponibles dans l’étude B, mais les chiffres auraient été moins impressionnants. ↩
-
Ce choix est dû au fait que l’Insee considère les cotisations sociales (retraite, chômage) comme une assurance (payer pour un droit futur) et non comme une taxe redistributive pure. La méthodologie de Mr Zucman ne fait pas cette distinction. En particulier, les retraités et chômeurs sont comptabilisés dans la Figure 5, de même pour les fonctionnaires bien sûr. ↩
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